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Stupeur et tremblements. Origine du film: Réalisateur(s): Acteur(s): Genre: Comédie dramatique. Note spectateur: 0/5 (0). Amélie, une jeune femme belge, . Télécharger Stupeur Et Tremblements ou a regarder le film complet de Jayro Bustamante en streaming % légal. édité par. pour un film gratuit? Film Stupeur et Tremblements gratuit Film entier en streaming. Amélie, jeune Télécharger ou voir Stupeur et Tremblements en VOD.

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Le plus discrètement possible, je me remis à avancer les calendriers. Je regarde ton ordinateur, Fubuki. Je m'assis et écrivis une lettre cordiale : monsieur Saito se réjouissait à l'idée de jouer au golf le dimanche suivant avec monsieur Johnson et lui envoyait ses amitiés. On l'a pour ainsi dire amputée de cette faculté essentielle. Il me félicita avec toute la chaleur que lui permettaient sa politesse et sa réserve respectueuses : - Votre rapport est excellent et vous l'avez rédigé à une vitesse extraordinaire. On ne comprenait pas ce qu'il disait, mais cela n'avait pas l'air gentil. Au matin, mes bourreaux arriveront et je leur dirai : "J'ai failli! Je fus sur le point de dire une horreur que, grâce au Ciel, je gardai pour moi : "La Belgique a peut-être une frontière avec l'Allemagne mais le Japon, pendant la dernière guerre, a eu bien plus qu'une frontière en commun avec l'Allemagne! Il n'était pas rare qu'entre deux additions je relève la tête pour contempler celle qui m'avait mise aux galères. Vous ne vous fatiguez pas trop à cet épuisant exercice?

24 janv. Télécharger Stupeur et Tremblements Livre PDF Gratuit | Amélie et Tremblements est un film français d'Alain Corneau sorti en , adapté. Amélie, une jeune femme belge, vient de terminer ses études universitaires. Sa connaissance parfaite du japonais, langue qu'elle maîtrise pour y avoir vécu. Amélie vient de terminer ses études. Sa connaissance parfaite du japonais, langue qu'elle maîtrise pour avoir vécu au Japon quand elle était plus jeune.

Je fus convoquée dans le bureau de monsieur Omochi : je m'y rendis sans la moindre appréhension, ignorant ce qu'il me voulait. Quand je pénétrai dans l'antre du vice-président, je vis monsieur Tenshi assis sur une chaise. Il tourna vers moi son visage et me sourit : ce fut le sourire le plus rempli d'humanité qu'il m'ait été donné de connaître.

Il y était écrit : "Nous allons vivre une épreuve abominable, mais nous allons la vivre ensemble. Ce que je subis me révéla mon ignorance. Monsieur Tenshi et moi reçûmes des hurlements insensés. Je me demande encore ce qui était le pire : le fond ou la forme.

Le fond était incroyablement insultant. Mon compagnon d'infortune et moi nous fîmes traiter de tous les noms : nous étions des traîtres, des nullités, des serpents, des fourbes et, sommet de l'injure, des individualistes. La forme expliquait de nombreux aspects de l'Histoire nippone : pour que ces cris odieux s'arrêtent, j'aurais été capable du pire, d'envahir la Mandchourie, de persécuter des milliers de Chinois, de me suicider au nom de l'Empereur, de jeter mon avion sur un cuirassé américain, peut-être même de travailler pour deux compagnies Yumimoto.

Le plus insupportable, c'était de voir mon bienfaiteur humilié par ma faute. Monsieur Tenshi était un homme intelligent et consciencieux : il avait pris un gros risque pour moi, en pleine connaissance de cause. Aucun intérêt personnel n'avait guidé sa démarche : il avait agi par simple altruisme.

En récompense de sa bonté, on le traînait dans la boue. J'essayais de prendre exemple sur lui : il baissait la tête et courbait régulièrement les épaules. Son visage exprimait la soumission et la honte.

Je l'imitai. Mais vint un moment où l'obèse lui dit : - Vous n'avez jamais eu d'autre but que de saboter la compagnie! Les choses se passèrent très vite dans ma tête : il ne fallait pas que cet incident compromette l'avancement ultérieur de mon ange gardien. Je me jetai sous le flot grondant des cris du vice-président : - Monsieur Tenshi n'a pas voulu saboter la compagnie.

C'est moi qui l'ai supplié de me confier un dossier. Je suis l'unique responsable. J'eus juste le temps de voir le regard effaré de mon compagnon d'infortune se tourner vers moi. Dans ses yeux, je lus : "Taisez-vous, par pitié! Monsieur Omochi resta un instant bouche bée avant de s'approcher de moi et de me hurler en pleine figure : - Vous osez vous défendre! C'est moi et moi seule qu'il faut châtier. Vos accusations à son sujet sont fausses. Je vis mon bienfaiteur fermer les yeux et je compris que je venais de prononcer l'irréparable.

Vous êtes d'une grossièreté qui dépasse l'imagination! Je pense seulement que monsieur Tenshi vous a dit des choses fausses dans le but de m'innocenter. L'air de penser qu'au point où nous en étions il ne fallait plus rien redouter, mon compagnon d'infortune prit la parole. Toute la mortification du monde résonnait dans sa voix : - Je vous en supplie, ne lui en veuillez pas, elle ne sait pas ce qu'elle dit, elle est occidentale, elle est jeune, elle n'a aucune expérience.

J'ai commis une faute indéfendable. Ma honte est immense. C'était à monsieur Saitama d'accomplir ce travail! Le temps que monsieur Saitama rentre de voyage et rédige ce rapport, nous aurions pu être devancés. Mais monsieur Saitama ne parle pas français et ne connaît pas la Belgique. Il aurait rencontré beaucoup plus d'obstacles qu'Amélie-san.

Ce pragmatisme odieux est digne d'un Occidental. Je trouvai un peu fort que cela soit dit sans vergogne sous mon nez. Nous avons commis une faute, soit, il n'empêche qu'il y a un profit à tirer de notre méfait Monsieur Omochi s'approcha de moi avec des yeux terrifiants qui interrompirent ma phrase : - Vous, je vous préviens : c'était votre premier et votre dernier rapport. Vous vous êtes mise dans une très mauvaise situation. Je ne veux plus vous voir!

Je ne me le fis pas crier deux fois. Dans le couloir, j'entendis encore les hurlements de la montagne de chair et le silence contrit de la victime.

Puis la porte s'ouvrit et monsieur Tenshi me rejoignit. Nous allâmes ensemble à la cuisine, écrasés par les injures que nous avions dû essuyer. Toute ma vie, je vous serai reconnaissante.

Vous êtes le seul ici à m'avoir donné ma chance. C'était courageux et généreux de votre part. Je le savais déjà au début, je le sais mieux depuis que j'ai vu ce qui vous est tombé dessus.

Vous les aviez surestimés : vous n'auriez pas dû dire que le rapport était de moi. Il me regarda avec stupéfaction : - Ce n'est pas moi qui l'ai dit. Rappelez-vous notre discussion : je comptais en parler en haut lieu, à monsieur Haneda, avec discrétion : c'était ma seule chance de parvenir à quelque chose. En le disant à monsieur Omochi, nous ne pouvions que courir à la catastrophe.

Quel salaud, quel imbécile : il aurait pu se débarrasser de moi en faisant mon bonheur, mais non, il a fallu qu'il Il est mieux que vous ne le pensez. Et ce n'est pas lui qui nous a dénoncés. J'ai vu le billet posé sur le bureau de monsieur Omochi, j'ai vu qui l'a écrit. Faut-il vraiment que je vous le dise? Il soupira : - Le billet porte la signature de mademoiselle Mori. Je reçus un coup de massue sur la tête : - Fubuki?

C'est impossible. Mon compagnon d'infortune se tut. C'est évidemment ce lâche de Saito qui lui a ordonné d'écrire ce billet, il n'a même pas le courage de dénoncer lui-même, il délègue ses délations! Monsieur Tenshi se contenta de soupirer à nouveau.

Elle vous déteste? Ce n'est pas contre moi qu'elle l'a fait. En définitive, cette histoire vous nuit plus qu'à moi. Moi, je n'y ai rien perdu. Vous, vous y perdez des chances d'avancement pour très, très longtemps. Elle m'a toujours témoigné des marques d'amitié.

Aussi longtemps que vos tâches consistaient à avancer les calendriers et à photocopier le règlement du club de golf. Elle ne l'a jamais redouté. En quoi cela la dérangeait-il que j'aille travailler pour vous? Sans doute a-t-elle trouvé intolérable que vous ayez une telle promotion après dix semaines dans la compagnie Yumimoto.

Ce serait tellement misérable de sa part. C'est trop lamentable. Il faut que je lui parle. Comment voulez-vous que les choses s'arrangent, si on n'en parle pas? Avez-vous l'impression que les choses s'en sont trouvées arrangées?

Mais il faut que je parle à Fubuki. Sinon, j'en aurai une rage de dents. Elle me suivit. La salle de réunion était vide. Nous nous y installâmes. Je commençai d'une voix douce et posée : - Je pensais que nous étions amies. Je ne comprends pas. J'ai appliqué le règlement. Je dirais plutôt "bonnes relations entre collègues". Elle proférait ces phrases horribles avec un calme ingénu et affable. Pensez-vous que nos relations vont continuer à être bonnes, suite à votre attitude?

Vous vous conduisez comme si vous étiez l'offensée alors que vous avez commis une faute grave. J'eus le tort de sortir une réplique efficace : - C'est curieux. Je croyais que les Japonais étaient différents des Chinois. Elle me regarda sans comprendre.

Je repris : - Oui. La délation n'a pas attendu le communisme pour être une valeur chinoise. Et encore aujourd'hui, les Chinois de Singapour, par exemple, encouragent leurs enfants à dénoncer leurs petits camarades. Je pensais que les Japonais, eux, avaient le sens de l'honneur. Je l'avais certainement vexée, ce qui constituait une erreur de stratégie. Elle sourit : - Croyez-vous que vous soyez en position de me donner des leçons de morale? Excusez-vous et nous serons réconciliées.

Je soupirai : - Vous êtes intelligente et fine. Pourquoi faites-vous semblant de ne pas comprendre? Vous êtes très facile à cerner.

En ce cas, vous comprenez mon indignation. C'est moi qui avais des misons d'être indignée par votre attitude. Vous avez brigué une promotion à laquelle vous n'aviez aucun droit.

Je n'y avais pas droit. Concrètement, qu'est-ce que cela pouvait vous faire? Ma chance ne vous lésait en rien. J'occupe mon poste depuis l'an passé. Je me suis battue pendant des années pour l'avoir. Et vous, vous imaginiez que vous alliez obtenir un grade équivalent en quelques semaines? Vous avez besoin que je souffre.

Vous ne supportez pas la chance des autres. C'est puéril! Elle eut un petit rire méprisant : - Et aggraver votre cas comme vous le faites, vous trouvez que c'est une preuve de maturité? Je suis votre supérieure. Croyez-vous avoir le droit de me parler avec cette grossièreté?

Je n'ai aucun droit, je sais. Mais je voulais que vous sachiez combien je suis déçue. Je vous tenais en si haute estime. Elle eut un rire élégant : - Moi, je ne suis pas déçue. Je n'avais pas d'estime pour vous. Le lendemain matin, quand j'arrivai à la compagnie Yumimoto, mademoiselle Mori m'annonça ma nouvelle affectation : - Vous ne changez pas de secteur puisque vous travaillerez ici même, à la comptabilité.

J'eus envie de rire : - Comptable, moi? Pourquoi pas trapéziste? Je ne vous crois pas capable d'être comptable, dit-elle avec un sourire apitoyé. Elle me montra un grand tiroir dans lequel étaient entassées les factures des dernières semaines. Puis elle me désigna une armoire où étaient rangés d'énormes registres qui portaient chacun le sigle de l'une des onze sections de Yumimoto. Vous devrez d'abord classer les factures par ordre de date. Ensuite, vous déterminerez pour chacune de quelle section elle dépend.

Prenons par exemple celle-ci : onze millions pour de l'emmenthal finlandais, tiens, quel amusant hasard, c'est la section produits laitiers. Vous prenez le facturier D. Quand les factures sont consignées et classées, vous les rangez dans ce tiroir-là. Il fallait reconnaître que ce n'était pas difficile.

Je manifestai mon étonnement : - Ce n'est pas informatisé? Il lui suffira alors de recopier votre travail : cela lui prendra très peu de temps. Les premiers jours, j'avais parfois des hésitations quant au choix des facturiers. Je posais des questions à Fubuki qui me répondait avec une politesse agacée : - Reming ltd, qu'est-ce que c'est?

Section M. Section C. Très vite, je connus par coeur toutes les compagnies et les sections desquelles elles ressortissaient. La tâche me parut de plus en plus facile.

Elle était d'un ennui absolu, ce qui ne me déplaisait pas, car cela me permettait d'occuper mon esprit à autre chose. Ainsi, en consignant les factures, je relevais souvent la tête pour rêver en admirant le si beau visage de ma dénonciatrice. Les semaines s'écoulaient et je devenais de plus en plus calme. J'appelais cela la sérénité facturière. Il n'y avait pas tant de différence entre le métier de moine copiste, au Moyen Age, et le mien : je passais des journées entières à recopier des lettres et des chiffres.

Mon cerveau n'avait jamais été aussi peu sollicité de toute sa vie et découvrait une tranquillité extraordinaire. C'était le zen des livres de comptes. Je me surprenais à penser que si je devais consacrer quarante années de mon existence à ce voluptueux abrutissement, je n'y verrais pas d'inconvénient. Dire que j'avais été assez sotte pour faire des études supérieures. Rien de moins intellectuel, pourtant, que ma cervelle qui s'épanouissait dans la stupidité répétitive. J'étais vouée aux ordres contemplatifs, je le savais à présent.

Noter des nombres en regardant la beauté, c'était le bonheur. Fubuki avait bien raison : je me trompais de route avec monsieur Tenshi. J'avais rédigé ce rapport pour du beurre, c'était le cas de le dire.

Mon esprit n'était pas ,de la race des conquérants, mais de l'espèce des vaches qui paissent dans le pré des factures en attendant le passage du train de la grâce.

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Comme il était bon de vivre sans orgueil et sans intelligence. A la fin du mois, monsieur Unaji vint informatiser mon travail, Il lui fallut deux jours pour recopier mes colonnes de chiffres et de lettres. J'étais ridiculement fière d'avoir été un efficace maillon de la chaîne. Le hasard, ou fut-ce le destin? Comme pour les dix premiers livres de comptes, il commença par tapoter son clavier sans broncher.

Quelques minutes plus tard, je l'entendis s'exclamer! Je n'y crois pas! Il tourna les pages avec de plus en plus de frénésie. Puis il fut pris d'un fou rire nerveux qui peu à peu se mua en une théorie de petits cris saccadés. Les quarante membres du bureau géant le regardèrent avec stupéfaction. Je me sentais mal. Fubuki se leva et courut jusqu'à lui. Il lui montra de très nombreux passages du facturier en hurlant de rire.

Elle se retourna vers moi. Elle ne partageait pas l'hilarité maladive de son collègue. Blême, elle m'appela. Je lus : - Eh bien, c'est une facture de la G.

Les quarante membres de la section comptabilité éclatèrent de rire. Je ne comprenais pas. Les hurlements de rire redoublèrent.

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C'est, j'imagine, le nom de ses diverses filiales. J'ai jugé bon de ne pas encombrer le facturier avec ces détails. Même monsieur Saito, tout coincé qu'il fût, laissait libre cours à son hilarité grandissante. Fubuki, elle, ne riait toujours pas. Son visage exprimait la plus terrifiante des colères contenues.

Si elle avait pu me gifler, elle l'eût fait. D'une voix tranchante comme un sabre, elle me lança : - Idiote! Apprenez que G. Les compagnies que vous avez brillamment amalgamées sous l'appellation gmbh n'ont rien à voir les unes avec les autres!

C'est exactement comme si vous vous étiez contentée d'écrire ltd pour désigner toutes les compagnies américaines, anglaises et australiennes avec lesquelles nous traitons! Combien de temps va-t-il nous falloir pour rattraper vos erreurs? Je choisis la défense la plus bête possible : - Quelle idée, ces Allemands, de choisir un sigle aussi long pour dire S. C'est peut-être la faute des Allemands, si vous êtes stupide? Votre pays a une frontière avec l'Allemagne et vous ne pouviez pas savoir ce que nous, qui vivons à l'autre bout de la planète, nous savons?

Je fus sur le point de dire une horreur que, grâce au Ciel, je gardai pour moi : "La Belgique a peut-être une frontière avec l'Allemagne mais le Japon, pendant la dernière guerre, a eu bien plus qu'une frontière en commun avec l'Allemagne! Allez donc chercher les factures que vos lumières ont classées en chimie depuis un mois! En ouvrant le tiroir, j'eus presque envie de rire en constatant que, suite à mes rangements, le classeur des produits chimiques avait atteint des proportions hallucinantes.

Monsieur Unaji, mademoiselle Mori et moi nous mîmes au travail, il nous fallut trois jours pour remettre en ordre les onze facturiers. Je n'étais déjà plus en odeur de sainteté quand éclata un événement encore plus grave. Le premier signe en fut un tremblement dans les grosses épaules du brave Unaji : cela voulait dire qu'il allait commencer à rigoler.

La vibration atteignit sa poitrine puis son gosier. Le rire jaillit enfin et j'eus la chair de poule.

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Fubuki, déjà blême de rage, demanda : - Qu'est-ce qu'elle a encore fait? Monsieur Unaji lui montra d'une part la facture et d'autre part le livre de comptes. Elle cacha son visage derrière ses mains. J'eus envie de vomir à l'idée de ce qui m'attendait.

Ils tournèrent ensuite les pages et pointèrent diverses factures. Fubuki finit par m'empoigner par le bras : sans un mot, elle me montra les montants que mon écriture inimitable avait recopiés. Vous rajoutez ou enlevez à chaque fois au moins un zéro! Combien de semaines va-t-il nous falloir, maintenant, pour repérer vos fautes et les corriger?

En me tirant par le bras, elle m'entraîna vers l'extérieur. Nous entrâmes dans un bureau vide dont elle ferma la porte. Croyez-vous que je sois dupe? C'est pour vous venger de moi que vous avez commis ces erreurs inqualifiables! Vous m'en voulez tant de vous avoir dénoncée au viceprésident pour l'affaire des produits laitiers que vous avez décidé de me ridiculiser publiquement.

C'est donc moi qui suis responsable de vos actes. Et vous le savez bien. Vous vous conduisez aussi bassement que les autres Occidentaux : vous placez votre vanité personnelle plus haut que les intérêts de la compagnie. Pour vous venger de mon attitude envers vous, vous n'avez pas hésité à saboter la comptabilité de Yumimoto, sachant pertinemment que vos torts retomberaient sur moi! Je n'ignore pas que vous êtes peu intelligente. Cependant, personne ne pourrait être assez stupide pour faire de pareilles fautes!

Je sais que vous mentez. Qu'est-ce que vous y connaissez, à l'honneur? Elle rit avec mépris. Et vous trouvez honorable d'affirmer sans vergogne que vous êtes la dernière des imbéciles?

Il y a des gens normaux qui se révèlent incapables de recopier des colonnes de chiffres. Je n'avais jamais recopié des colonnes de chiffres de ma vie. Il ne faut aucune intelligence pour retranscrire des montants. Si notre intelligence n'est pas sollicitée, notre cerveau s'endort. D'où mes erreurs. Le visage de Fubuki quitta enfin son expression de combat pour adopter un étonnement amusé : - Votre intelligence a besoin d'être sollicitée?

Que c'est excentrique!

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Je vais réfléchir à un travail qui solliciterait l'intelligence, répéta ma supérieure qui semblait se délecter de cette façon de parler. Vous avez commis assez de dégâts comme ça! J'ignore combien de temps il fallut à mon malheureux collègue pour rétablir l'ordre dans les facturiers défigurés par mes soins. Mais il fallut deux jours à mademoiselle Mori pour trouver une occupation qui lui parût à ma portée.

Un classeur énorme m attendait sur mon bureau. Je vous ai pourtant avertie de mes déficiences. Ce travail-ci sollicitera votre intelligence, précisa-t-elle avec un sourire narquois. Elle ouvrit le classeur.

Vous devez refaire le moindre de ses calculs et les contester si vous n'obtenez pas le même résultat que lui, au yen près. A cette fin, comme la plupart des factures sont réglées en marks, vous devez calculer sur la base du cours du mark aux dates indiquées sur les tickets.

N'oubliez pas que les taux changent chaque jour. Commença alors l'un des pires cauchemars de ma vie. Dès l'instant où cette nouvelle tâche me fut attribuée, la notion de temps disparut de mon existence pour laisser place à l'éternité du supplice. Jamais, au grand jamais, il ne m'arriva de tomber sur un résultat, sinon identique, au moins comparable à ceux que j'étais censée vérifier.

Par exemple, si le cadre avait calcule que Yumimoto lui devait Et il apparut très vite que les erreurs étaient dans mon camp. A La fin de la première journée, je dis à Fubuki : - Je ne pense pas être capable de remplir cette mission. Je ne m'habituai pas. Il se révéla que j'étais incapable, au dernier degré, et malgré des efforts acharnés, d'effectuer ces opérations. Ma supérieure s'empara du classeur pour me prouver combien c'était facile. Elle prit un dossier et se mit à tapoter, à une vitesse fulgurante, sur sa calculette dont elle n'avait même pas besoin de regarder le clavier.

En moins de quatre minutes, elle conclut : - J'obtiens le même montant que monsieur Saitama, au yen près. Et elle apposa son cachet sur le rapport. Subjuguée par cette nouvelle injustice de la nature, je repris mon labeur. Ainsi, douze heures ne me suffisaient pas à boucler ce dont Fubuki se jouait en trois minutes cinquante secondes.

Je ne sais combien de jours s'étaient écoulés quand elle remarqua que je n'avais encore régularisé aucun dossier. Pour mon malheur, elle se contenta de montrer le calendrier : - N'oubliez pas que le classeur doit être achevé pour la fin du mois. J'aurais préféré qu'elle se mît à hurler. Des jours passèrent encore. J'étais en enfer : je recevais sans cesse des trombes de nombres avec virgules et décimales en pleine figure.

Ils se muaient dans mon cerveau ,en un magma opaque et je ne pouvais plus les distinguer les uns des autres. Un oculiste me certifia que ce n'était pas ma vue qui était en cause. Les chiffres, dont j'avais toujours admiré la calme beauté pythagoricienne, devinrent mes ennemis. La calculette aussi me voulait du mal. Au nombre de mes handicaps psychomoteurs, il y avait celui-ci : quand je devais tapoter sur un clavier pendant plus de cinq minutes, ma main se retrouvait soudain aussi engluée que si je l'avais plongée dans une purée de pommes de terre épaisse et collante.

Quatre de mes doigts étaient irrémédiablement immobilisés ; seul l'index parvenait encore à émerger pour atteindre les touches, avec une lenteur et une gaucherie incompréhensibles pour qui ne distinguait pas les patates invisibles.

Et comme, de plus, ce phénomène se doublait d'une rare stupidité face aux chiffres, le spectacle que j'offrais devant la calculette avait de quoi décontenancer.

Je commençais par regarder chaque nouveau nombre avec autant d'étonnement que Robinson rencontrant un indigène de ce territoire inconnu ; ensuite, ma main gourde essayait de le reproduire sur le clavier. Pour cela, ma tête ne cessait d'effectuer des aller-retour entre le papier et l'écran, afin d'être sûre de ne pas avoir égaré une virgule ou un zéro en cours de route, le plus étrange étant que ces vérifications minutieuses ne m'empêchaient pas de laisser passer des erreurs colossales.

Un jour, comme je tapotais pitoyablement sur la machine, je levai les yeux et je vis ma supérieure qui m'observait avec consternation. Pour la rassurer, je lui confiai le syndrome de la purée de pommes de terre qui paralysait ma main. Je crus que cette histoire me rendrait sympathique. L'unique résultat de ma confidence fut cette conclusion que je lus dans le superbe regard de Fubuki : "A présent, j'ai compris : c'est une véritable handicapée mentale. Tout s'explique. J'étais la première Belge qu'elle rencontrait.

Un sursaut d'orgueil national me poussa à répondre la vérité : - Aucun Belge n'est semblable à moi. J'éclatai de rire. Mais on ne m'avait pas prévenue que j'aurais l'un d'entre eux sous mes ordres. Je rigolai de plus belle. Le 28, je lui annonçai ma décision de ne plus rentrer chez moi le soir : - Avec votre permission, je passerai les nuits ici, à mon poste. Peut-être cette nouvelle contrainte le rendra-t-elle enfin opérationnel.

Je reçus son autorisation sans difficulté. Il n'était pas rare que des employés restent au bureau toute la nuit, quand il y avait des échéances à respecter. Je n'ai pas prévu de rentrer chez moi avant le Je lui montrai un sac à dos : - J'ai apporté ce qu'il me faut.

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Une certaine griserie s'empara de moi lorsque je me retrouvai seule dans la compagnie Yumimoto. Elle passa très vite, quand je constatai que mon cerveau ne fonctionnait pas mieux la nuit.

Je travaillai sans trêve : cet acharnement ne donna aucun résultat. A quatre heures du matin, j'allai faire une rapide toilette devant un lavabo et me changer. Je bus un thé très fort et regagnai mon poste. Les premiers employés arrivèrent à sept heures. Fubuki arriva une heure plus tard. Elle eut un bref regard sur le casier des notes de frais vérifiées et vit qu'il était toujours aussi vide. Elle hocha la tête. Une nuit blanche succéda à la précédente. La situation demeurait inchangée.

Dans mon crâne, les choses restaient aussi confuses. J'étais pourtant très loin du désespoir. Je ressentais un optimisme incompréhensible qui me rendait audacieuse.

Ainsi, sans interrompre mes calculs, je tenais à ma supérieure des discours pour le moins hors de propos : - Dans votre prénom, il y a la neige.

Dans la version japonaise de mon prénom, il y a la pluie. Cela me paraît pertinent. Il y a entre vous et moi la même différence qu'entre la neige et la pluie. Ce qui ne nous empêche pas d'être composées d'un matériau identique. Je riais. En vérité, à cause du manque de sommeil, je riais pour un rien.

J'avais parfois des coups de fatigue et de découragement, mais je ne tardais jamais à retomber dans mon hilarité. Mon tonneau des Danaïdes ne cessait de se remplir de chiffres que mon cerveau percé laissait fuir. J'étais le Sisyphe de la comptabilité et, tel le héros mythique, je ne me désespérais jamais, je recommençais les opérations inexorables pour la centième fois, la millième fois.

Je me dois au passage de signaler ce prodige : je me trompai mille fois, ce qui eût été consternant comme de la musique répétitive si mes mille erreurs n'avaient été diverses à chaque fois; j'obtins, pour chaque calcul, mille résultats différents. J'avais du génie. Il n'était pas rare qu'entre deux additions je relève la tête pour contempler celle qui m'avait mise aux galères.

Sa beauté me stupéfiait. Mon seul regret était son brushing propret qui immobilisait ses cheveux mi-longs en une courbe imperturbable dont la rigidité signifiait : "Je suis une executive woman. A cette chevelure éclatante de noirceur, je rendais la liberté. Mes doigts immatériels lui donnaient un négligé admirable. Parfois, je me déchaînais, je lui mettais les cheveux dans un tel état qu'elle semblait avoir passé une folle nuit d'amour.

Cette sauvagerie la rendait sublime. Il advint que Fubuki me surprit dans mon métier de coiffeuse imaginaire : - Pourquoi me regardez-vous comme ça? Retournez à votre paperasse. Mon flou mental s'aggravait d'heure en heure. Je savais de moins en moins ce que je devais dire ou ne pas dire. En cherchant le cours de la couronne suédoise à la date du Comme elle ne me rendait pas ma question, j'enchaînai : - Moi, quand j'étais petite, je voulais devenir Dieu.

Le Dieu des chrétiens, avec un grand D. Vers l'âge de cinq ans, j'ai compris que mon ambition était irréalisable. Alors, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin et j'ai décidé de devenir le Christ. J'imaginais ma mort sur la croix devant l'humanité entière. A l'âge de sept ans, j'ai pris conscience que cela ne m'arriverait pas.

J'ai résolu, plus modestement, de devenir martyre. Je me suis tenue à ce choix pendant de nombreuses années. Ca n'a pas marché non plus. Et je crois que je ne pouvais pas descendre plus bas. Vint la nuit du 30 au Fubuki fut la dernière à partir.

Je me demandais pourquoi elle ne m'avait pas congédiée : n'était-il pas trop clair que je ne parviendrais jamais à boucler même le centième de mon travail? Je me retrouvai seule. C'était ma troisième nuit blanche d'affilée, dans le bureau géant. Je tapotais sur la calculette et notais des résultats de plus en plus incongrus. Il m'arriva alors une chose fabuleuse : mon esprit passa de l'autre côté. Soudain, je ne fus plus amarrée. Je me levai.

J'étais libre. Jamais je n'avais été aussi libre. Je marchai jusqu'à la baie vitrée. La ville illuminée était très loin au-dessous de moi. Je dominais le monde. J'étais Dieu. Je défenestrai mon corps pour en être quitte. J'éteignis les néons. Les lointaines lumières de la cité suffisaient à y voir clair.

J'allai à la cuisine chercher un Coca que je bus d'un trait. De retour à la section comptabilité, je délaçai mes souliers et les envoyai promener. Je sautai sur un bureau, puis de bureau en bureau, en poussant des cris de joie.

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J'étais si légère que les vêtements m'accablaient. Je les enlevai un à un et les dispersai autour de moi. Quand je fus nue, je fis le poirier, moi qui de ma vie n'en avais jamais été capable. Sur les mains, je parcourus les bureaux adjacents. Ensuite, après une culbute parfaite, je bondis et me retrouvai assise à la place de ma supérieure. Fubuki, je suis Dieu. Même si tu ne crois pas en moi, je suis Dieu. Tu commandes, ce qui n'est pas grand-chose.

Moi, je règne. La puissance ne m'intéresse pas. Régner, c'est tellement plus beau. Tu n'as pas idée de ma gloire. C'est bon, la gloire. C'est de la trompette jouée par les anges en mon honneur. Jamais je n'ai été aussi glorieuse que cette nuit. C'est grâce à toi. Si tu savais que tu travailles à ma gloire!

Ponce Pilate ne savait pas non plus qu'il oeuvrait pour le triomphe du Christ. Il y a eu le Christ aux oliviers, moi je suis le Christ aux ordinateurs.

Dans l'obscurité qui m'entoure se hérisse la forêt des ordinateurs de haute futaie. Je regarde ton ordinateur, Fubuki. Il est grand et magnifique. Les ténèbres lui donnent l'apparence d'une statue de l'île de Pâques. Minuit est passé : c'est aujourd'hui vendredi, mon vendredi saint, jour de Vénus en français, jour de l'or en Japonais, et je vois mal quelle cohérence je pourrais trouver entre cette souffrance judéo-chrétienne, cette volupté latine et cette adoration nippone du métal incorruptible.

Depuis que j'ai quitté le monde séculier pour entrer dans les ordres, le temps a perdu toute consistance et s'est mué en une calculette sur laquelle je pianote des nombres bourrés d'erreurs. Je crois que c'est Pâques. Du haut de ma tour de Babel, je regarde vers le parc d'Ueno et je vois des arbres enneigés : des cerisiers en fleur, oui, ce doit être Pâques. Autant Noël me déprime, autant Pâques me réjouit. Un Dieu qui devient un bébé, c'est consternant.

Un pauvre type qui devient Dieu, c'est quand même autre chose. J'enlace l'ordinateur de Fubuki et le couvre de baisers. Moi aussi, je suis une pauvre crucifiée. Ce que j'aime, dans la crucifixion, c'est que c'est la fin. Je vais enfin cesser de souffrir. Ils m'ont martelé le corps de tant de nombres qu'il n'y a plus place pour la moindre décimale. Ils me trancheront la tête avec un sabre et je ne sentirai plus rien. C'est une grande chose que de savoir quand on va mourir. On peut s'organiser et faire de son dernier jour une oeuvre d'art.

Au matin, mes bourreaux arriveront et je leur dirai : "J'ai failli! Accomplissez mon ultime volonté : que ce soit Fubuki qui me donne la mort. Qu'elle me dévisse le crâne comme à un poivrier.

Mon sang coulera et ce sera du poivre noir. Prenez et mangez, car ceci est mon poire qui sera versé pour vous et pour la multitude, le poivre de l'alliance nouvelle et éternelle. Vous éternuerez en mémoire de moi". Soudain, le froid s'empare de moi. J'ai beau serrer l'ordinateur dans mes bras, ça ne réchauffe pas. Je remets mes vêtements. Comme je claque toujours des dents, je me couche par terre et je renverse sur moi le contenu de la poubelle.

Je perds connaissance. On me crie dessus. J'ouvre les yeux et je vois des détritus. Je les referme. Je retombe dans l'abîme. J'entends la douce voix de Fubuki : - Je la reconnais bien là. Elle s'est recouverte d'ordures pour qu'on n'ose pas la secouer. Elle s'est rendue intouchable. C'est dans sa manière. Elle n'a aucune dignité. Quand je lui dis qu'elle est bête, elle me répond que c'est plus grave, qu'elle est une handicapée mentale. Il faut toujours qu'elle s'abaisse. Elle croit que cela la met hors de portée.

Elle se trompe. J'ai envie d'expliquer que c'était pour me protéger du froid. Je n'ai pas la force de parler. Je suis au chaud sous les saletés de Yumimoto. Je sombre encore. A travers une couche de paperasse chiffonnée, de canettes, de mégots mouillés de Coca, j'aperçus l'horloge qui indiquait dix heures du matin.

Je me relevai. Personne n'osa me regarder, à part Fubuki qui me dit avec froideur : - La prochaine fois que vous déciderez de vous déguiser en clocharde, ne le faites plus dans notre entreprise. Il y a des stations de métro pour ça. Malade de honte, je pris mon sac à dos et filai aux toilettes où je me changeai et me lavai la tête sous le robinet. Quand je revins, une femme d'ouvrage avait déjà nettoyé les traces de ma folie.

Ca, au moins, vous en auriez peut-être été capable. Vous avez raison : c'est au-dessus de mes capacités. Je vous l'annonce solennellement : je renonce à cette tâche. Elle voulait que ce soit moi qui le dise. Evidemment : c'est beaucoup plus humiliant.

En vingt minutes, elle avait fini. Je passai la journée comme un zombie. J'avais la gueule de bois. Mon bureau était recouvert de liasses de papiers couverts d'erreurs de calcul. Je les jetai un à un. Quand je voyais Fubuki travailler à son ordinateur, j'avais du mal à m'empêcher de rire.

Je me revoyais la veille, nue, assise sur le clavier, enlaçant la machine avec mes bras et mes jambes. Et à présent, la jeune femme posait ses doigts sur les touches. C'était la première fois que je m'intéressais à l'informatique. Les quelques heures de sommeil sous les détritus n'avaient pas suffi à m'extraire de la bouillie que l'excès de chiffres avait fait de mon cerveau. Je pataugeais, je cherchais sous les décombres les cadavres de mes repères mentaux.

Cependant, je savourais déjà un répit miraculeux : pour la première fois depuis des semaines interminables, je n'étais pas en train de tapoter sur la calculette. Je redécouvrais le monde sans nombres. Puisqu'il y a l'analphabétisme, il devrait y avoir l'anarythmétisme pour parler du drame particulier aux gens de mon espèce.

Je rentrai dans le siècle. Il peut paraître étrange que, après ma nuit de folie, les choses aient repris comme si rien de grave n'était arrivé. Certes, personne ne m'avait vue parcourir les bureaux toute nue, en marchant sur les mains, ni roder un patin à un honnête ordinateur.

Mais on m'avait quand même retrouvée endormie sous le contenu de la poubelle.

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Dans d'autres pays, on m'eût peut-être mise à la porte pour ce genre de comportement. Singulièrement, il y a une logique à cela : les systèmes les plus autoritaires suscitent, dans les nations où ils sont d'application, les cas les plus hallucinants de déviance, et, par ce fait même, une relative tolérance à l'égard des bizarreries humaines les plus sidérantes.

On ne sait ce qu'est un excentrique si l'on n'a pas rencontré un excentrique nippon. J'avais dormi sous les ordures? On en avait vu d'autres. Le Japon est un pays qui sait ce que "craquer" veut dire. Je recommençai à jouer les utilités. Il me serait difficile d'exprimer la volupté avec laquelle je préparais le thé et le café : ces gestes simples qui ne présentaient aucun obstacle à ma pauvre cervelle me recousaient l'esprit. Le plus discrètement possible, je me remis à avancer les calendriers.

Je m'efforçais d'avoir l'air affairée tout le temps, si grande était ma peur qu'on me recolle aux chiffres. Mine de rien, eut lieu un événement : je rencontrai Dieu.

L'ignoble viceprésident m'avait commandé une bière, trouvant sans doute qu'il n'était pas assez gros comme ça. J'étais venue la lui apporter avec un dégoût poli.

Je quittais l'antre de l'obèse quand s'ouvrit la porte du bureau voisin : je tombai nez à nez avec le président. Nous nous regardâmes l'un l'autre avec stupéfaction. De ma part, c'était compréhensible : il m'était enfin donné de voir le dieu de Yumimoto. De la sienne, c'était moins facile à expliquer : savait-il même que j'existais? Il sembla que ce fut le cas car il s'exclama, avec une voix d'une beauté et d'une délicatesse insensées : - Vous êtes sûrement Amélie-san!

Il sourit et me tendit la main. J'étais tellement ahurie que je ne pus émettre un son. Monsieur Haneda était un homme d'une cinquantaine d'années, au corps mince et au visage d'une élégance exceptionnelle. Il se dégageait de lui une impression de profonde bonté et d'harmonie. Il eut pour moi un regard d'une amabilité si vraie que je perdis le peu de contenance qui me restait. Il s'en alla. Je demeurai seule dans le couloir, incapable de bouger.

Ainsi donc, le président de ce lieu de torture, où je subissais chaque jour des humiliations absurdes, où j'étais l'objet de tous les mépris, le maître de cette géhenne était ce magnifique être humain, cette âme supérieure! C'était à n'y rien comprendre. Une société dirigée par un homme d'une noblesse si criante eût dû être un paradis raffiné, un espace d'épanouissement et de douceur. Quel était ce mystère? Etait-il possible que Dieu règne sur les Enfers?

J'étais toujours figée de stupeur quand me fut apportée la réponse à cette question. La porte du bureau de l'énorme Omochi s'ouvrit et j'entendis la voix de l'infâme qui me hurlait : - Qu'est-ce que vous fichez là? On ne vous paie pas pour traîner dans les couloirs! Tout s'expliquait : à la compagnie Yumimoto, Dieu était le président et le vice-président était le Diable.

Fubuki, elle, n'était ni Diable ni Dieu : c'était une Japonaise. Toutes les Nippones ne sont pas belles. Mais quand l'une d'entre elles se met à être belle, les autres n'ont qu'à bien se tenir. Toute beauté est poignante, mais la beauté japonaise est plus poignante encore.

D'abord parce que ce teint de lys, ces yeux suaves, ce nez aux ailes inimitables, ces lèvres aux contours si dessinés, cette douceur compliquée des traits ont déjà de quoi éclipser les visages les plus réussis. Ensuite parce que ses manières la stylisent et font d'elle une oeuvre d'art inaccessible à l'entendement.

Enfin et surtout parce qu'une beauté qui a résisté à tant de corsets physiques et mentaux, à tant de contraintes, d'écrasements, d'interdits absurdes, de dogmes, d'asphyxie, de désolations, de sadisme, de conspiration du silence et d'humiliations, une telle beauté, donc, est un miracle d'héroïsme. Non que la Nippone soit une victime, loin de là. Parmi les femmes de la planète, elle n'est vraiment pas la plus mal lotie. Son pouvoir est considérable : je suis bien placée pour le savoir.

Non : s'il faut admirer la Japonaise , et il le faut , c'est parce qu'elle ne se suicide pas. On conspire contre son idéal depuis sa plus tendre enfance. On lui coule du plâtre à l'intérieur du cerveau : "Si à vingt-cinq ans tu n'es pas mariée, tu auras de bonnes raisons d'avoir honte", "si tu ris, tu ne seras pas distinguée", "si ton visage exprime un sentiment, tu es vulgaire", "si tu mentionnes l'existence d'un poil sur ton corps, tu es immonde", "si un garçon t'embrasse sur la joue en public, tu es une putain", "si tu manges avec plaisir, tu es une truie", "si tu éprouves du plaisir à dormir, tu es une vache", etc.

Une scène qui n'existe pas dans le roman mais qui décrit d'un coup d'oeil le caractère ambigu des relations entre les deux jeunes femmes. Le réalisateur utilise au maximum les séquences les plus cinématographiques du roman, comme ces "défenestration" au cours desquelles Amélie plane en rêve au dessus de la ville. Le personnage de M. Tenshi est un peu étoffé pour y introduire un soupçon d'attachement pour notre héroïne qui ne figure pas non plus dans le roman.

Sans doute pour mieux nous permettre d'accrocher au film. Plus encore que l'écriture, le cinéma ne fonctionne-t-il pas à base d'identification? Le résultat de ce travail d'adaptation se retrouve dans la mise en scène et le découpage des plans. Par exemple, Fubuki Mori se lave les mains, laissant apercevoir dans le coin inférieur droit de l'image, entre ses avant-bras et le rebord du lavabo, le corps recroquevillé d'Amélie.

Le rapport de pouvoir passe avec une force impressionnante. Les personnages sont incarnés avec beaucoup de justesse, la palme revenant à l'extraordinaire Sylvie Testud, qui arrive à faire oublier Amélie dans son propre rôle.

C'est qu'à la lecture du roman, on identifiait tellement l'héroïne à la jeune femme en robe rouge et collants noirs qui, à la télévision, nous régale de son minois mutin sous un bibi pompillien.

Toute autre dans son personnage eût été improbable. Et Sylvie Testud, avec son air de ne pas y toucher, prend le rôle, se glisse dedans, y met toutes ses tripes, sa finesse, sa sensibilité et à la fin, l'image d'Amélie a pris les traits de Sylvie Testud. Même si les deux jeunes femmes n'ont a priori rien en commun, la comédienne arrive à faire ressortir de son physique un je ne sais quoi d'Amélie.

Nous retrouvons au cinéma tout le plaisir qu'on avait pu prendre à la lecture du roman.